La Cueillette

Un extrait de Bleuets et abricots (Mémoire d'encrier, 2016)

Natasha Kanapé Fontaine

Au Nord les étoiles courent
les aurores boréales veillent
redonnez-moi le nom de ces routes d'eau
asséchées par les barrages
que je boive à l'eau de nos montagnes
au baiser de sa bouche

Nous tressons à nouveau nos cheveux
plus personne pour les scalper
nous les arracher

Nous tressons le foin d'odeur
chevelure de notre mer
nous le brûlons pour le firmament
nous écoutons les cantilènes
de l'aube et de la mer
la septième génération se lève
elle compte les astres
au sein des ténèbres
nébuleuses et trous noirs
elle connaît par cœur le nom des galaxies
des systèmes solaires
le peuple des étoiles

Mon cœur palpite
je glisse des bagues
à mes doigts
je pose un bijou d'or sur ma tête
ce soir, je me vêtirai
de mes habits de lichen
j'arrangerai mes cheveux
à la venue de l'homme-tambour
je lui soufflerai à l'oreille
mille secrets
sur les météores
Je désire la chaleur
d'une éclipse solaire
signal sur ma peau
tatouage géométrique
construire
l'heure qui vient

Il vient me cueillir
en ma panse
ici poussent les bleuets
que l'on récoltera
le jour de notre joie
il faudra
en prendre soin

Les fleurs bleues écloront
nommer l'été perpétuel
entre les doigts d'un enfant
dire le temps de savourer la baie mûre
qui répand son nectar sur le fleuve

Je marche vers le Sud
je suis venue au monde
avant Montréal

Ils parlaient les humains
les animaux les végétaux
ils voyageaient les humains
les animaux les végétaux

Hochelaga île-carrefour
île où cultures et langues se boivent

Je sais dépister
bleuets et abricots

Montréal
lève la tête
souviens-toi de ton nom
Hochelaga

Mon peuple est un peuple de nuages
nous ne les pelletons pas l'hiver
la neige nous élève en êtres insurgés
raquettes aux pieds, joues saillantes
miel de sapins sur les lèvres

Guidés par les neiges
les ères glaciaires notre espace
nous sommes dignes
nous sommes vivants

Je déguste les cumulus
immeubles de béton clôtures de bois
je dois étirer le cou

Je sirote les cirrus
les autres parlent
une autre langue
une autre pensée
une autre vie

L'horizon a un nom
ici
que je ne connais pas
où sont passés
les visions larges
les yeux incrustés
dans les profondeurs?

L'horizon
fruit de l'orgasme
au loin l'amant dévale
les pentes

L'horizon
fruit mûr
bleuet du crépuscule
pour le premier baiser

Les abricots tombés de l'arbre
sauront-ils la sensation d'être mangés?
d'entrer dans le corps
de connaître la langue
la salive
la saveur

Embrasser le destin
la quête
pénétrer les artères
jusqu'aux os
jusqu'à la moelle
certitude
d'avoir libéré
sa plénitude

J'ouvrirai
la porte pays mien
la porte du Sud
j'ouvrirai la porte des Abricots
le Paradis des Indiens

Je crie
tout pousse
et surgit

Montréal
lève la tête
Montréal
souviens-toi de ton nom
Hochelaga

Moi
je suis venue fermer
les portes du Plan Nord
les portes de la mort

Moi je dis
Toundra
moi je dis
Nutshimit

Je suis la Femme de l'Espace
un chapeau rouge et noir
recouvre mes cheveux

Tourne ma chevelure
sur mes oreilles

Je suis la Femme de l'Espace
assoiffée d'horizons
je suis libre
ou je suis captive
ma mère parlait ainsi
je suis la Femme de l'Espace
veuillez me cueillir
avant que je ne tombe de l'arbre
que je ne roule trop loin

Une douce langue dira à toutes les oreilles
Mwen fou pou li
Tshetshue nitshishkueikun, tshetshue nishatshiau
mes artères draineront mon sang
monte la fièvre
gonflent mes seins
gonfle ma vulve
exalte le fruit le désir
rien que pour voir poindre le jour
avec la sensation d'être pleine
il viendra
à moi
le bien-aimé
gonfler mes songes

Maintenant que je porte le chapeau perlé
je parle mes rêves
mes visions
mes espoirs

Je reconnais ici mon peuple
femme indigène
femme front
femme territoire
femme terre noire
femme plaisir

Enfanter la lumière
l'étoile embrasera les aurores
enfanter les clairières
enfanter les grandes ourses

Éclaircie
moi
femme génération
nation au mitan des nations
debout
nue
dénudée
les seins tendus vers le ciel
je dis je
je suis

Et tu baves déjà
rien qu'à m'apercevoir
il n'y a que ton désir
qui s'érige

Tu n'auras pas ma trace
ni mon empreinte
chemins d'asphalte
mon empreinte
tu la porteras en ton sang
tu la porteras en ta moelle

Où as-tu échappé ta vertu?
où as-tu égaré ton peuple?

Je t'entends toussoter
je descends de mon bûcher
—on me dit sorcière—
de la croix des écoles
je te donnerai le sein
tu boiras au lait
de ma mamelle gauche

Je ne me souviens plus de ton nom
je cache mon visage dans mes mains
épelle-moi le nom de ma terre
épelle-moi le nom de ma mère
mes paupières sont closes
depuis trop de siècles

M'offriras-tu aussi de ces bijoux d'or
pour me lier les poignets?

Mon nom fut inventé par la révolte.