Cafés morts

Maïssa Bey

Illustration by Florinda Pamungkas

Tout comme les bains, les cafés tenus par des Arabes et fréquentés par les Arabes aux temps de la colonisation, étaient appelés cafés maures.

La première fois que l’expression a été employée devant moi, j’ai compris café morts. Cela m’a longtemps intriguée. L’explication que j’avais trouvée, je m’en rends compte aujourd’hui, était totalement saugrenue. Je pensais que cette appellation était en relation avec les cimetières, lieux où se rendaient les femmes chaque fois qu’elles en avaient l’occasion, pas seulement pour se recueillir sur les tombes de leurs chers disparus, mais aussi pour rencontrer d’autres femmes, vendre et acheter toutes sortes de produits non déclarés aux maris, et même, encore plus discrètement, retrouver les spécialistes de la sorcellerie en tout genre qui proliféraient dans nos contrées.

Pendant longtemps ces deux endroits ont été, pour moi, intimement liés. Les hommes allaient au café mort et les femmes au cimetière, voilà tout.

Car, il faut le préciser, les cimetières et les hammams ou, pour reprendre le vocabulaire colonial, les bains maures, étaient les seuls lieux publics accessibles aux femmes. La fréquentation et la fréquence des bains étaient réglementées par les époux et les pères. Sorties hebdomadaires ou bimensuelles, cela dépendait des moyens financiers et/ou de la mansuétude de ces derniers et non pas d’une quelconque exigence sanitaire. Tout comme les hommes dans les cafés, les femmes, accompagnées la plupart du temps d’une escouade de gosses, se retrouvaient là, d’une part pour se décrasser, et d’autre part—et surtout—pour tout savoir sur ce qui se passait dans le reste du monde, c’est-à-dire dans leur ville ou leur village, étant bien entendu qu’au-delà, c’était le trou noir, un espace lointain, indéfini plutôt qu’infini, qu’elles ne songeaient même pas à se représenter. Là se faisaient et se défaisaient les réputations et les mariages ; là se propageaient les rumeurs ; là, dans la promiscuité, la pénombre, la vapeur et la nudité, se révélaient les secrets de famille les mieux gardés.



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Le plus souvent, ces cafés ne portaient pas de nom, contrairement aux autres établissements tenus et fréquentés par les Roumi, où l’on servait de l’alcool et l’on pouvait, comble de l’indécence et de la dépravation, côtoyer des femmes. Rutilance du formica et du zinc sous les néons, alignement de bouteilles et comptoirs de bois luisant, propreté garantie, il va sans dire. Ceux-là portaient des enseignes : Café de la place, Café du commerce ou Bistrot de la gare. Quant aux autres, bien plus modestes, petits locaux faits de bric et de broc, aménagés de façon très rudimentaire, situés à l’écart des grandes artères de la ville, ils étaient le plus souvent désignés, par les habitués, du nom du propriétaire. On allait chez Hassen, chez Kouider ou chez Momo pour les plus modernes.

Aller au café, aller au bain, c’était aller aux nouvelles, prendre la température du monde. S’informer pour pouvoir informer. C’était le temps où posséder un poste de radio était un luxe que ne pouvaient se permettre que quelques privilégiés. Je n’évoque même pas la télévision qui faisait partie des appareils encore rares et inquiétants dont on n’osait même pas envisager la présence, tant il était solidement établi que les hommes et les femmes qui se succédaient à l’intérieur du poste pouvaient voir ce qui se passait à l’intérieur des maisons et surprendre—ô sacrilège !—des femmes dans leur intimité.



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De toutes les façons, les cafés ne faisaient pas partie de ma vie. Ne font toujours pas partie de ma vie. Car si beaucoup de choses ont changé depuis ce temps-là, si les femmes aujourd’hui sortent plus ou moins librement dans la rue, si elles peuvent fréquenter les salons de coiffure, les salons de thé et les restaurants, du moins certains restaurants dans certaines villes, si elles vont dans les administrations, si elles font leur marché quotidiennement, si elles peuvent travailler, conduire des voitures, voyager, prendre la parole en public et même se présenter aux élections, il reste cependant des territoires exclusivement masculins auxquels elles n’ont pas accès : les cafés maures. C’est un état de fait avéré, sans qu’il soit besoin de placer devant la porte des panneaux formulant l’interdit comme au temps de la colonisation où certaines plages, certains bars et certains restaurants étaient explicitement interdits aux chiens et aux Arabes.



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Le souvenir du premier café où je pénétrai, malgré moi, est lié à une violente douleur, à une rencontre aussi brusque que fortuite avec un poteau électrique, rencontre qui me valut une très grosse bosse au front et un étourdissement assez fort pour qu’on me portât à l’intérieur d’un café tout proche et qu’on me rafraîchît le front avec un torchon mouillé, ce qui ne suffit pas à empêcher l’œdème de se former, de persister pendant plusieurs jours et ma mère de me gifler, d’une part pour avoir accepté d’être transportée dans le susdit café et d’autre part pour n’avoir pas su refuser un petit, mais un tout petit verre de café noir offert par l’un des clients pour me permettre, disait-il obligeamment, de reprendre mes esprits.

Il faut dire que j’avais douze ans, des seins qui commençaient à pointer assez résolument sous les robes et que, d’un point de vue strictement lié aux critères familiaux en ce qui concerne la taille idéale d’une jeune fille qui veut trouver un mari, sachant que la taille moyenne des jeunes gens—et des moins jeunes aussi—était très en-deçà des normes actuelles, j’étais déjà bien trop grande pour mon âge. Il est vrai aussi qu’à l’origine, il y avait faute. C’est parce que j’essayais de capter l’attention d’un copain de mon frère, celui dont la vue ou le passage provoquait en moi une fébrilité incontrôlable sur laquelle je ne savais pas encore mettre de nom, que je n’avais pas vu le poteau. J’ai oublié son nom. Le nom de copain. Mais chaque fois que je touche la petite proéminence que j’ai encore sur le front, je revois ses yeux, d’un bleu comme seuls pouvaient en avoir les garçons et les filles originaires d’un village proche qui, au cours d’un épisode de son histoire précoloniale, avait recueilli des Françaises embarquées sur le « Banel », un vaisseau qui s’était échoué sur le rivage à la suite d’une tempête.



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Cela peut expliquer pourquoi je peux considérer ma première irruption—involontaire—dans cet univers jusqu’alors entrevu, comme peu concluante. De plus, assommée par le choc, je n’avais pas eu la disponibilité d’esprit nécessaire pour observer les lieux, pour m’imprégner des odeurs, pour arriver à percer le mystère qui faisait de cet endroit un repaire à l’usage exclusif e la gente masculine. Je me souviens seulement de l’ampoule nue qui pendait au-dessus de ma tête et qui dispensait une lumière tellement faible qu’on avait l’impression d’être dans un caveau. Le goût du café qu’on m’avait servi ? Rien d’impérissable. Pourtant, c’était la première fois que je buvais du café noir, boisson strictement réservée aux adultes chez nous, comme étaient interdits à a consommation enfantine les rognons blancs d’agneau, sans que nous sachions vraiment pourquoi.

Pourquoi, curieusement, surgit à présent en moi le goût d’un autre café ? Un café lié au souvenir du voyage que je fis quelques mois plus tard, seule avec mon oncle. Je revois très nettement le petit café en contrebas d’une colline, où nous nous arrêtâmes après avoir parcouru plus de la moitié du trajet dans la chaleur de juillet.

En premier lieu, le ravissement d’un jour pas comme les autres où, au bout d’âpres négociations, j’avais été choisie entre tous et toutes (les dizaines de cousins et cousines qui se disputaient les faveurs d’un oncle très généreux) pour accompagner ce même oncle, d’Alger à Ténès où il devait aller chercher sa mère, autrement dit ma grand-mère. Je passe sur l’ineffable bonheur de m’installer à côté de lui dans la voiture et d’ignorer superbement la multitude de visages envieux qui se pressait contre la vitre que je remontais lentement pour les narguer davantage. Je suppose aujourd’hui que le choix avait été conditionné par le fait que je supportais très bien les voyages en voiture, contrairement à la plupart des autres enfants qui sombraient dans un état quasi comateux dès le premier virage. Mais qu’importe !



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Des virages, il y en a, tout au long de cette route ! Une route étroite et peu fréquentée surplombant la mer, avec des à-pics vertigineux. Des plages aussi, des kilomètres de plages, la plupart désertes et sauvage parce que difficiles d’accès. Parfois, à l’aplomb des falaises, dans les nombreuses criques qui festonnent le rivage, des cabanes qui servent de refuges aux pêcheurs surpris par la nuit ou par une tempête.

Beni Haoua, tel était le nom du petit village où mon oncle, accablé par la chaleur et la somnolence qui s’emparaient insidieusement de lui malgré ses efforts pour répondre à l’avalanche de questions très pertinentes que je lui posais uniquement dans l’espoir qu’il s’intéressât vraiment à moi, décida de s’arrêter. Un village composé de quelques maisonnettes d’aspect misérables, accrochées au flanc d’une colline et coupé en deux par la route départementale.



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Et là, posée à quelques mètres de la route, une petite construction très sommaire : quatre murs de pierres, un toit de tôle, une porte, c’était tout. Quelques arbres aussi, dont le feuillage se penchait discrètement vers le sol dans l’intention certaine de contribuer à la sobriété des lieux.

Ce qui pouvait évoquer l’idée de café, c’était, installés devant la baraque, des bancs de bois, dont on se demandait comment ils pouvaient épouser la configuration du terrain pentu. Pas de tables, pas de chaises. Les hommes assis sur ces bancs, dans un équilibre précaire à première vue, ne se faisaient pas face, mais étaient tous tournés vers la route. Des vieux pour la plupart, entourés de quelques gamins, pieds et fesses nus, debout, presque immobiles, et qui eux aussi semblaient fascinés par la route.

Dans ce genre de situation, il est d’usage encore aujourd’hui, lorsqu’on voyage en famille, que les hommes descendent de voiture, commandent des boissons et les apportent aux femmes qui sont tenues de ne pas bouger, pas même pour se dégourdir les jambes. Il est bien sûr admis que les femmes aient soif et même faim, mais pas qu’elles supportent mal de rester assises pendant des heures, à moins d’un besoin pressant, auquel cas il faut rouler jusqu’à ce qu’on trouve un lieu totalement isolé, à l’abri de tout regard. Cela peut prendre également des heures, parfois même . . .

Ce n’était pas mon premier voyage en voiture, et la mésaventure relatée précédemment m’avait servi de leçon. Je restai sagement assise sur le siège avant, attendant d’être servie par l’oncle. Et ce n’est que lorsqu’il m’enjoignit de descendre que je dus obéir et le suivre. Pour lui, je n’étais encore qu’une enfant, il n’avait pas la même vision des choses que ma mère, sans aucun doute.

Était-ce notre présence ? Ma seule présence ? Je l’ai cru tout d’abord. Un silence total nous accueillit. Un silence troublé seulement par le chuintement de la flamme sortant d’un trépied raccordé à une bouteille de gaz, installé près de la porte et le ronflement intermittent des moteurs des voitures qui passaient sans s’arrêter. Mon oncle, un homme de tempérament jovial en toutes circonstances, lança à la ronde un aimable Es-Salam alleykoum auquel certains répondirent par un hochement de tête et d’autres en marmonnant. Puis plus rien. Un homme assis sur un tabouret, près du trépied, raviva le feu sous la cafetière, prit deux petits verres dans une bassine en plastique rouge posée à côté de lui et servit deux cafés, sans rien nous demander. Un jeune homme hirsute surgit de l’intérieur de la baraque, saisit les tasses et nous les apporta pendant que nous cherchions encore un banc pas trop branlant pour nous y installer, face à la route, bien sûr.

Personne ne parlait ni ne bougeait. Seuls les petits enfants s’étaient rapprochés de nous, à pas menus, insensiblement. Les hommes ne nous regardaient pas ou du moins ne nous regardaient plus. Nous étions maintenant de leur côté. Ils avaient tous les yeux fixés sur la route, attendant le passage d’une voiture pour la suivre des yeux jusqu’à ce qu’elle disparût dans le virage suivant. Figés dans l’attente, dans l’immuabilité d’une vie hors du temps.

Mais peut-être n’avaient-ils rien à dire. Rien à se dire. Que les engins de métal qui traversaient leur village et ponctuaient leur vie, étaient tout ce qui pouvait capter leur attention. Qu’ils étaient à l’affût du souffle qui emportait dans son sillage des rêves qu’ils ne faisaient même pas et qui cependant animait les heures passées à siroter un café dont, sans doute, ils n’appréciaient plus le goût.



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Le café que je bus jusqu’à la dernière goutte était très fort, très sucré, et surtout étrangement épicé. Je n’ai jamais réussi à en retrouver la saveur, nulle part ailleurs.